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Le Bushido Shoshinsu de Taira Shigesuke

Celui qui se doit d’être un guerrier considère comme sa plus haute préoccupation de garder la mort à l’esprit tout le temps, tous les jours et toutes les nuits, depuis le matin du nouvel an jusqu’au réveillon de la saint-sylvestre.[1]

C’est par ces mots que débute le Bushido Shoshinsu de Taira Shigesuke, ouvrage contemporain de l’Hagakure de Yamamoto Tsunetomo. Taira Shigesuke ou de son vrai nom Yūzan Daidōji est un auteur confucéen et théoricien militaire qui est né en 1639, soit près de 35 ans après l’avènement Tokugawa et l’année qui suivit les décrets d’isolation du Japon. Il meurt en 1730 après avoir vécu pendant l’apogée de la période Edo.

Bien que l’ouvrage rappelle l’Hagakure et son « j’ai découvert que mourir est au cœur du bushido », Taira Shigesuke signe avec le Bushido Shoshinsu un ouvrage beaucoup plus consensuel, le manuel du parfait Bushi selon les autorités. L’ouvrage s’articule autour de 3 sections : des principes généraux, la gestion de la maison et le service.

Guerrier et administrateur, mais administrateur avant tout

Les guerriers se tiennent dans une position supérieure aux trois autres castes et sont supposés être des administrateurs professionnels, ils doivent donc étudier et obtenir une compréhension complète des principes des choses. […] Pour les guerriers nés à l’époque présente, dans un pays en paix, je n’irais pas jusqu’à dire que ce n’est pas grave s’ils s’intéressent peu à l’art de la guerre, mais puisque ce n’est pas une époque où ils doivent partir à la guerre à l’âge de quinze ou seize ans, ils doivent être instruits en littérature classique, lecture et écriture à partir de l’âge de sept ou huit ans.[2]

Image extraite du film le Samouraï du crépuscule. L'administrateur, le quotidien du samouraï pour le Bushido Shoshinsu.

L’administrateur, le quotidien du samouraï de l’époque Edo pour le Bushido Shoshinsu. Image extraite du film le Samouraï du crépuscule (たそがれ清兵衛) de Yoji Yamada (2002)

Comme Yamamoto Tsunetomo dans son Hagakure, Taira Shigesuke prend acte que la guerre est une relique du passé. Sa possibilité est certes envisagée de manière théorique : après tout l’éventualité que quelques situations exigent de prendre les armes peut exister. Mais ces « batailles » restent mesurées : on parle d’une altercation lors de la traversée d’un gué, de tomber sur un soudard au hasard d’une rue ou se résoudre à un duel lorsqu’il faut arrêter quelques criminels.

Pour ce qui est du service en temps de paix, c’est juste une question de dextérité à manœuvrer sur le tatami, se frotter les mains et engager des duels avec sa langue – il n’est pas question de se battre pour sa vie.[3]

Quant à la question de gagner un duel, « ça dépend en partie de la chance » nous confie Taira Shigesuke réaliste. Et effectivement, la mort peut survenir à tout instant, mais juste pas à la guerre : « par exemple le cas d’un grand commandant qui est mort jeune en tombant de son cheval ». Tout est dit.

La place de la mort dans le Bushido Shoshinsu

Un parallèle est à faire ici avec le Hagakure de Yamamoto Tsunetomo. Dans le Hagakure, la mort occupe une place centrale car c’est elle qui va nous pousser à ne pas sombrer dans la mollesse et nous perfectionner sans relâche. Elle est, pour Yamamoto Tsunetomo, le support de toutes les vertus et elle seule permet de forger des hommes courageux et fidèles.

A l’inverse, la place de la mort pour Taira Shigesuke est plus trouble. Le Bushido Shoshinsu en parle, mais c’est pour la trouver trop encombrante et finalement l’escamoter. Au fond, la mort est d’abord là pour s’assurer que l’on va faire ce qui est attendu de nous par la société.

Aussi longtemps que vous gardez la mort présente à votre l’esprit, vous remplirez également les voies de la loyauté et du devoir familial. Vous éviterez également nombres de maux et de calamités, vous serez physiquement en forme et en pleine santé, vous vivrez une longue vie. En outre, votre caractère s’améliorera et votre vertu grandira.[4]

On notera au passage le rapprochement amusant entre « vivre une longue vie » et penser à tout instant à son abrogation à courte échéance. Mais en elle-même la mort pour Taira Shigesuke ne sert à rien : c’est même un gâchis.

Ainsi à la question révélatrice de savoir s’il est bon de se donner la mort lorsque son seigneur décède, Taira Shigesuke et Yamamoto Tsunetomo diverge de manière fondamentale. Yamamoto Tsunetomo regrettera longuement ne pouvoir commettre seppuku. Le Bushido Shoshinsu sans pouvoir dénoncer frontalement cette pratique s’en tire par une pirouette.

S’il y a quelqu’un qui est déterminé à faire son service au-delà des capacités de ses collègues, voire au péril de sa vie, ceci est cent fois mieux que de suivre son seigneur dans la mort.[5]

Mais comment alors Taira Shigesuke fait-il pour s’assurer que les qualités supposés des guerriers d’autrefois se gardent et se transmettent aux guerriers d’aujourd’hui ?

S’engager sur la voie de la vertu : la peur du qu’en dira-t-on

Taira Shigesuke prend ici encore une voie divergente par rapport au très élitiste Hagakure. Les deux ouvrages partagent un certain pessimisme sur le genre humain : « les gens ordinaires ne sont pas totalement dépourvus de la notions du bien et du mal, du juste et du mauvais, mais ils trouvent cela ennuyeux et fatiguant d’agir de manière juste et de rechercher le bien. » note Taira Shigesuke.

Et les deux ouvrages d’accuser le manque de persévérance des temps présents comme l’une des sources du mal. Mais si le Hagakure préconise une recherche interne de la perfection, Taira Shigesuke va chercher le levier de la transformation dans la société elle-même. Le courage comme la valeur nous dit le Bushido Shoshinsu, si on ne né pas avec, s’apprennent simplement par peur du qu’en dira-t-on.

Le processus de cultiver la pratique de faire le bien démarre avec la peur de perdre le respect des personnes proches de vous, à commencer par votre famille et vos servants. A l’étape suivante, on se retient de faire le mal et on cherche à délibérément faire le bien par peur de la honte, d’être mis à l’index ou tourné en ridicule par la société de manière générale. Si vous faîtes cela, cela deviendra naturellement une habitude, et vous développerez certainement un état d’esprit qui préfèrera suivre ce qui est bien et se détourner de faire le mal.[6]

Un processus similaire lorsque l’on veut développer le courage chez le plus grand nombre. Certains sont courageux naturellement, pour les autres, il suffit de les faire suivre.

Dans le contexte de la valeur martial ceux qui sont né brave n’ont pas peur des flèches et des coups de feu sur le champ de bataille. […] Il y a également ceux qui sont hésitants face au danger […] et pourtant ils suivent le mouvement entraînés par les plus braves en réalisant que leurs camarades verront s’ils ne s’engagent pas, et sont déterminés à ne pas s’exposer ensuite au ridicule. Bien qu’ils soient inférieurs aux gens courageux naturellement, avec l’expérience […] leur esprit se pose et ils deviennent des guerriers dignes de se nom, forts et fermes, pas tellement différents de ceux qui sont braves naturellement.[7]

Retirer à l’action sont potentiel novateur : stériliser l’initiative

Miyamoto Musashi, auteur du début du XVIIe siècle exhortait ses lecteurs à prendre l’initiative, « l’initiative à chaque pas ». Au bout de cette initiative c’est la victoire seule qui compte.

Près de cent ans plus tard, l’Hagakure se montre plus ambigu et préfère le recours à la tradition plutôt que la nouveauté si possible. Cependant, si la situation l’exige, le devoir passe avant tout, mais l’important est alors de réaliser la mission plutôt que de la réussir, et si possible la réaliser sans réfléchir, presque instinctivement.

Taira Shigesuke prend le contre-pied de l’Hagakure, et érige une sorte de droit au refus si l’on pense ne pas être à la hauteur de la tâche.

Lorsque l’on demandait aux guerriers anciens quelque chose, ils évaluaient d’abord sa faisabilité, et s’ils pensaient que c’était infaisable, ils n’y convenaient pas pour commencer. Et même quelque chose qu’ils pensaient faisable n’était acceptée qu’après une réflexion approfondie ; ainsi, ce qu’ils acceptaient de faire était réalisé sans échec.[8]

Et une fois la mission acceptée, Taira Shigesuke décourage formellement toute initiative qui ne peut qu’être malheureuse. Ainsi les exemples de mauvaises mesures administratives arrivent toujours après quelque tentative de réforme de ce qu’avait fait les anciens. Il en est de même dans la vie de tous les jours, lorsque l’on veut faire court et pas comme les autres. Ainsi, des voyages :

Si vous avez des ennuis en prenant le bateau vers Kuwana, comme tout le monde, alors vous avez une excuse. Mais si vous avez des problèmes à cause d’une de vos initiatives pour prendre un raccourci et que quelque chose va mal, alors vous n’avez aucune excuse. […] Ceci ne s’applique pas uniquement pour un voyage ; on doit avoir cette attitude vis-à-vis de toute chose.[9]

Le Bushido, la peau morte de l’administrateur

Yukio Mishima, célèbre romancier japonais d’après-guerre, aura pour lecture favorite le Hagakure. Pour Mishima, le Hagakure propose une philosophie de l’action pure dont il exalte les vertus dans « la voie du samouraï ». Du Bushido Shinshoshu pas une ligne.

Plus préoccuper de régenter la vie du Samouraï, il manque au Bushido Shinshoshu la vie qui parcourt le Hagakure. Proche du Hagakure sur le constat désabusé sur leur époque et la dégénérescence de la classe samouraï, il s’en éloigne radicalement par son conformisme et l’absence de perspective de perfection individuelle. Et probablement pire, en condamnant l’initiative et la spontanéité, le Bushido Shinshoshu condamne la société à la stagnation et finalement à la décadence.

Alors que le Hagakure en déplaçant le centre de gravitée du Bushido à l’intérieur de l’être ouvre aux disciplines martiales des perspectives modernes, Taira Shigesuke lui se contente d’une façade au sein de laquelle le Bushido devient lettre morte.

Référence Bibliographique

  • Taira Shigesuke, Thomas Cleary, A Modern Translation of the Bushido Shoshinsu, éd. Tuttle Publishing, 1999 (ISBN: 978-1-4629-0042-8)


[1] « One who is supposed to be a warrior considers it his foremost concern to keep death in mind at all times, every day and every night, from the morning of New Year’s Day through the night of New Year’s Eve. »
Op. Cit., Taira Shigesuke, p. 17

[2] « Warriors stand in position above the other three castes, and are supposed to be professional administrators, so they need to study and gain extensive understanding of the principles of things. […] As for warriors born in the present era, when the land is at peace, I wouldn’t say it doesn’t matter if they care little for military arts, but since this is not a world in which they absolutely must go into combat from the age of fifteen or sixteen, they should be taught classical litterature, reading, and writing, from the age of seven or eight. »
Op. Cit., Taira Shigesuke, p. 20 – 21

[3] « As for service in peaceful times, it’s just a matter of how well you crawl around on tatami mats, rubbing your hands together, and dueling with your tongue – there is no such thing as fighting for your life. »
Op. Cit., Taira Shigesuke, p. 100.

[4] « As long as you keep death in mind at all times, you will also fulfill the ways of loyalty and familial duty. You will also avoid myriade vils and calamities, you will be physically sound and healthy, and you will live a long life. What is more, your character will improve and your virtue will grow. »
Op. Cit., Taira Shigesuke, p. 17

[5] « If there is anyone who is determine to perform service beyond the capabilities of his colleagues, even at the cost of his life, that is a hundred time better than following the overlord in death. »
Op. Cit., Taira Shigesuke, p. 102

[6] « The process of cultivating the practice of doing right begins with fear of being disrespected by those close to you, starting with your family and servants, then advances to refraining from doing wrong and deliberately doing right for fear of incurring the shame and being censured and ridiculed by society at large. If you do this, it will naturally become habitual, so eventually you develop a mentality that prefers to follow what is right and disdains to do wrong. »
Op. Cit., Taira Shigesuke, p. 33

[7] « In the context of martial valor, furthermore, those who are born brave are not fazed by arrow and gunfire on the battlefiled […] There are also those who are hesitant in danger […] yet they go ahead, along with the brave ones, realizing that their comrades will see if they alone do not go, determined not to expose themselves to ridicule later on. Although they are fare inferior to the naturally brave ones, when they have gone through this time and again […] eventually their minds settle and they become praiseworthy knights, strong and firm, not so different from those who are naturally brave. »
Op. Cit., Taira Shigesuke, p. 33

[8] « When ancient warriors were asked for something they would consider its feasibility, and if they thought it unfeasible, they would not agree to it to begin with. Even something they thought feasible they would agree to undertake only after careful consideration ; therefore, anything they had actually agreed to would be taken care of without fail. »
Op. Cit., Taira Shigesuke, p. 60

[9] « If you run into a sqall while riding on the boats of Kuwana, the way everybody goes, then you have an excuse. But if you go to trouble on your own initiative to take a byway and something goes wrong, then you have no excuse. […] This instruction does not apply only to journey ; one should hae this attitude in regards to all things. »
Op. Cit., Taira Shigesuke, p. 69

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Ecrit par Nicolas Vilars le 30 octobre 2013.
Catégorie(s) : opinion

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