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L’Hagakure de Yamamoto Tsunetomo ou la naissance des arts martiaux modernes

J’ai découvert que mourir est au cœur du bushido. Lorsque confronté à deux alternatives, vivre ou mourir, sans hésitation, il nous faut choisir la mort. Il n’y a rien de difficile ; il suffit d’être résolu et d’aller de l’avant.

L’Hagakure de Yamamoto Tsunetomo

Cette phrase, placée pratiquement à l’ouverture du premier volume[1], est la plus célèbre de l’Hagakure. Mais comme souvent, loin de servir l’ouvrage, elle en masque sa compréhension.

La mort y est évoquée fréquemment, pourtant l’Hagakure est loin d’être un ouvrage morbide : construit autour d’exemples historiques ou d’anecdotes, il se veut le manuel du « samouraï modèle ». Il est également le résultat d’une réflexion sur la condition samouraï à une époque où la paix règne et où le guerrier perd de son importance au profit de l’administrateur.

L’ouvrage est écrit et compilé par Tashiro Tsuramoto qui rapporte les paroles de Yamamoto Tsunetomo, un samouraï retiré du clan Nabeshima. L’Hagakure n’avait probablement pas vocation à être publié et il est d’ailleurs maintenu secret pendant environ 150 ans par le clan Nabeshima. Le livre émerge pendant l’ère Meiji, puis devient populaire à partir du début du XXe siècle.

La réputation sulfureuse de l’Hagakure lui vient après 1945, où beaucoup ont cru voir son influence dans la militarisation de la société japonaise d’avant-guerre et son culte des chefs. N’a-t-il pas servi de guide à de jeunes soldats japonais préférant la mort à une reddition déshonorante ?

Contexte de l’Hagakure

En se préparant chaque matin et chaque soir à une mort imminente, l’homme ne fait plus qu’un avec le bushido, il est alors capable de servir son seigneur toute sa vie durant sans jamais faire le moindre faux pas.

L’Hagakure a été écrit progressivement, à partir de 1717 sur une période de 7 ans environ. Tashiro Tsuramoto transcrit au fur et à mesure « l’enseignement » de Yamamoto Tsunetomo qui avait lieu sous forme de conversation, tout en y plaçant parfois quelques réflexions personnelles.

L’ouvrage s’organise autour de 11 volumes et environ 1300 sections. La traduction consultée en a retenu environ 250, donné comme représentatif de l’ensemble.

Comme pour de nombreux manuscrits des époques anciennes, le manuscrit original a été perdu et l’on connaît l’Hagakure via diverses copies qui diffèrent parfois sensiblement les unes des autres.

Ces différences sont aggravées par une écriture dense qui donne lieu à des sens discordants entre versions japonaises. Toute chose qu’une traduction n’améliore évidemment pas…

L’Hagakure est écrit plus de 100 ans après la bataille de Sekigahara et l’avènement du shogunat des Tokugawa. Au Sengoku-jidai, l’âge des provinces en guerre du XVe et XVIe siècle succède une longue période de paix, l’époque Edo, qui durera jusqu’en 1868 avec la restauration Meiji.

La paix contre le bushido

Doué d’aucune vertu remarquable, je n’ai rien accompli d’extraordinaire au cours de mes années de service, ni combattu sur un champ de bataille.

Yamamoto Tsunetomo, comme la plupart de ses contemporains, n’aura donc jamais connu la guerre. Il a certes reçu un entraînement guerrier, mais il est avant tout un administrateur.

Mais pourquoi Yamamoto Tsunetomo met-t-il alors tout au long de son ouvrage l’accent sur la préparation à la mort ?

Tout au long de l’Hagakure, si des prouesses de grandes batailles passées sont évoquées, les talents de sabreur servent essentiellement dans le monde de Yamamoto à se tirer de bagarres d’ivrognes ou laver un affront par le sang… même si agir ainsi est interdit et passable de la peine capitale. Yamamoto Tsunetomo rapporte ainsi les paroles d’un samouraï fautif de s’être mêler à une bagarre :

[…] lorsque j’ai entendu dire que mes compagnons étaient pris dans une bagarre de rue, j’ai pensé qu’il était contraire au bushido d’ignorer la nouvelle et de ne pas intervenir. […] j’ai renoncé à ma vie pour agir conformément aux lois des samouraïs et conformément au code d’honneur du bushido [, mais « en parfaite violation de la loi et des règles en vigueur »]. Ayant déjà abandonné ma vie sur les lieux de la bagarre, j’apprécierais une prompte sanction.

La mort est certes un moyen pour résoudre un conflit de devoir. Dans l’extrait cité ci-dessus, Yamamoto Tsunetomo nous décrit une contradiction insoluble : si le dharma (loi ou but, le terme s’impose ici de part le contexte fortement bouddhiste du Bushido) du samouraï est de défendre son honneur, le dharma du samouraï est également d’obéir à son seigneur, et par transitivité d’obéir aux lois du shogun. Comment régler une pareille contradiction sinon par la mort ?

Mais résoudre le conflit entre honneur et devoir d’obéissance au seigneur n’est pas fondamentalement nouveau pour la caste samouraï, il est même probablement relativement classique tant la vie peut fournir de nombreux prétextes à la désobéissance légitime.

La mort est-elle alors un moyen de fuir la décadence des temps nouveaux ? La décadence est un thème qui court tout au long de l’Hagakure.

Les mœurs actuelles peuvent probablement être attribuées à l’évolution déplorable de la société qui place les valeurs pécuniaires largement au-dessus des autres.

Mais le problème est-il véritablement celui de l’époque ? Et doit-on fuir ou faire face ?

Il est bien dommage que le monde condamne cette époque dégénérée sans pour autant faire les efforts nécessaires pour la changer. Ce n’est pas l’époque qui est à blâmer, mais le manque de conviction et de persévérance.

Mais pourquoi ce manque de « conviction et de persévérance » pour Yamamoto Tsunetomo ? L’Hagakure insiste sur un changement dans la nature de la condition samouraï sous le shogunat Tokugawa. L’aspect guerrier demeure, mais ce qui importe d’abord pour bien servir son seigneur, c’est de savoir être administrateur. Et être administrateur diffère assez considérablement d’être guerrier.

Lorsque vous êtes décidé à tuer quelqu’un, ne laissez jamais la raison vous guider. […] Le choix du samouraï est de foncer tête baissée sur l’ennemi, quitte à agir à l’aveuglette.

Passage que l’on peut rapprocher de ce que demande, selon Yamamoto Tsunetomo, du doigté requis pour être administrateur.

Lorsque des affaires sérieuses reposent entièrement sur vos épaules, si vous n’y prenez pas garde et que vous vous jetez tête baissée dans l’action, sans réfléchir et sans vous appuyer sur ce que vous connaissez des tenants et aboutissants de ces affaires, elles ne pourront pas être menées à bien.

L’époque Edo a fait glisser le rôle du samouraï de celui de vaillant combattant à celui d’administrateur. L’époque, « dégénérée », n’assure plus la formation de véritable samouraï et décline selon Yamamoto Tsunetomo.

Comment restaurer les valeurs des samouraïs anciens, comment, au fond concilier la figure de l’administrateur et du guerrier ?

Le samouraï paradoxal de la période Edo

S’il advenait que, du fait des errements du seigneur et de ses ministres, le contrôle du fief passe entre les mains d’un autre suzerain, sur ordre du shogun, désireux de mettre fin à la mauvaise administration de la famille Nabeshima, les vassaux héréditaires devront envisager tous les moyens pour réinstaller la famille Nabeshima à la tête du fief. […] S’il advenait qu’un nouveau gouverneur soit installé dans notre fief, [les vassaux] pourront joindre leurs efforts pour amener le nouveau gouverneur à commettre des erreurs, sans manquer d’en avertir le shogun afin de s’assurer de sa disgrâce et de sa répudiation. Après avoir chassé plusieurs gouverneurs successifs […] il sera possible de réinstaller la famille Nabeshima au gouvernement de la province.

Que le Sengoku-jidai et ses révoltes armées paraissent loin ! La réalité du pouvoir est au main du Shogun qui peut faire et défaire les fortunes. On note en passant que pour Yamamoto, le seigneur d’un fief n’est pas forcément irréprochable.

Certes, « le serviteur doit placer son seigneur au plus haut dans son estime et lui montrer une dévotion de tous les instants ». Mais ne pas oublier que c’est éventuellement un cuistre qui « fait les choses selon son bon vouloir et néglige les affaires du domaine ». Et de noter à de nombreuses reprises, tout au long de l’Hagakure, la vanité des hommes occupés à de hautes fonctions.

Or la vanité éloigne considérablement le samouraï de la voie du Bushido, au point que, si cette personne vaniteuse était amenée à choisir entre sa personne et son devoir, tout amène à penser que ce piètre guerrier choisirait sa personne. Quelle espèce de serviteur serait-il là ?

Même un bon à rien, qui ne fait jamais rien de manière satisfaisante, peut être un serviteur digne de confiance, aussi longtemps qu’il demeure totalement dévoué à son seigneur, tandis qu’un homme qui sert son seigneur avec sa seule intelligence et son seul talent, sans faire preuve de la moindre dévotion, ne lui sera d’aucune utilité.

Yamamoto Tsunetomo fait du Hagakure un réquisitoire contre les comportements vaniteux et leurs sources. Au premier rang de celle-ci la compétence ou le talent qui « ne peut que ruiner la vie des samouraïs. » Le calculateur ? un « poltron ». Prétendre « posséder un peu de sagesse » et se montrer « critique sur les affaires du moment » ? « Une attitude qui appelle le désastre ». « L’entrainement sérieux » ? Le serviteur « finit par avoir une tellement haute opinion de lui-même qu’il en oublie les fondements de son devoir de vassal ». L’intelligence alors ? Pire que tout.

Yamazaki Kurando remarquait fort à-propos : « Un serviteur qui montre trop d’intelligence n’est pas une bonne affaire pour son maître. L’esprit d’un tel homme s’interroge sur tout et notamment sur la loyauté de ses actes et leur pertinence pour un serviteur. Il analyse toute chose du point de vue de la raison et de la sagesse, ce qui me gêne profondément. »

Yamamoto Tsunetomo conduit son raisonnement jusqu’à son terme logique. Au fond ce qui importe ce n’est pas tellement de réussir avec succès, mais de mettre toute son énergie dans ses actions. Traduit en terme juridique moderne, le serviteur à une obligation de moyen, pas de résultat.

Dans un combat pour l’honneur, le but n’est pas de vaincre, mais de rester droit et d’aller au plus vite au devant de ses ennemis pour laver l’affront. Dans le domaine public, Yamamoto va jusqu’à un parallèle hardi entre un « homme qui échoue malgré tous ses efforts » et dont « l’échec est aussi honorable que la mort qui survient au cours d’une bataille dont l’issue est désespérée ».

A la question de savoir si le gouvernement des meilleurs est le meilleur des gouvernements, Yamamoto aurait probablement répondu non. Le samouraï a pour objectif la gestion du fief et de conseiller son maître, toute chose qui peut aller de pair avec des serviteurs passables mais dévoués.

Comme il le souligne dans l’introduction, toutes les questions sont souvent réglées par l’étiquette et les traditions : « le serviteur découvrira bientôt qu’une bonne compréhension de la tradition et des principes qui prévalent au sein de son fief est tout ce qui lui est indispensable de connaître ».

Pour les problèmes plus compliqués, tout comme le seigneur se fait conseiller, il suffit de demander aux autres.

Si nous nous défaisons de nos partis pris, suivons les enseignements des anciens et consultons les personnes qui nous entourent, les affaires iront leur train, sans aléa.

La mort, juge des âmes

On se doute cependant que l’absence de talent – si l’on hôte ainsi la vanité – n’est pas suffisant pour départager le samouraï véritable de l’opportuniste. Yamamoto Tsunetomo propose donc un test très simple: la mort. On reconnaîtra le serviteur fidèle à ce qu’il est prêt à mourir instantanément pour le service de son maître ou son honneur.

Si l’on devait décrire en quelques mots simples ce qu’est la condition de samouraï, il suffirait de dire que, dans son service, le samouraï se doit avant tout d’offrir sa vie à son seigneur.

Pour Yamamoto Tsunetomo, les « valeurs » de la classe samouraï à laquelle il appartient sont en déclin. La faute en revient à l’absence d’un danger, d’une menace externe et objective qui agissait comme un aiguillon pour les anciens.

Il y a encore cinquante ou soixante ans, le samouraï prenait un bain chaque matin, se rasait le devant du crâne, brulait ses cheveux à l’encens, nettoyait ses ongles et les frottait avec de la pierre ponce et les polissait avec de l’oseille sauvage, prenant grand soin de ne pas négliger son apparence. […] Appelé à mourir sur les champs de bataille à n’importe quel moment, les samouraïs se devaient d’offrir une apparence non négligée.

Pour remplacer cette urgence disparue, Yamamoto Tsunetomo propose une menace interne et subjective que le samouraï doit cultiver au-dedans de lui-même : « en se préparant chaque matin et chaque soir à une mort imminente ». La menace de la mort donc, objective dans un cas, subjective pour ses contemporains, est ce qui rapproche anciens et modernes pour donner naissance au samouraï modèle.

En poursuivant, sa réflexion, Yamamoto Tsunetomo note la difficulté d’être un samouraï accompli à son époque – rares sont les élus –, il y ajoute le fait, qu’à son avis être un samouraï administrateur est plus difficile qu’un guerrier.

La plus grande loyauté pour un serviteur réside dans sa capacité à faire changer l’attitude mentale du seigneur au regard de l’administration du fief, dans le seul but de renforcer le fief. Etre le premier homme à fouler du pied les terres de l’ennemi ou à charger son château n’est pas une tâche très difficile ; il suffit pour cela de se battre simplement au péril de sa vie.

Le corollaire de cette exigence à côtoyer la mort, du moins en pensée, de manière quotidienne est que tout autre classe, à qui une telle exigence n’est pas requise, n’est pas non plus – à l’exception près – réellement digne de confiance. « Il faut faire attention aux domestiques et aux gens de leur espèce » déclare-t-il absolument logique avec lui-même.

Terminons par un clin d’œil : Yamamoto Tsunemoto place la mort au centre de sa réflexion, elle permet de distinguer le bon grain de l’ivraie. On note tout de même une inquiétude : que se passerait-il si des serviteurs se faisaient seppuku en masse et plaçaient leur honneur au-dessus du service ? Qui serait encore « là lorsque le seigneur en aura besoin ? ».

Quelle consistance historique pour l’idéal du Bushido élaboré par Yamamoto Tsunetomo ?

Après une centaine d’années de paix, Yamamoto Tsunetomo n’idéalise-t-il pas la figure du samouraï guerrier ? Noblesse de caractère, pureté des intentions, dévotion à son daimyo… Il y a de quoi rester perplexe.

Un seul contre-exemple : la victoire qui a fait basculer l’histoire du japon dans le camp des Tokugawa est dû au moins en partie à la trahison par le clan Kobayakawa de ses anciennes alliances à un moment critique de la bataille de Sekigahara.

Une contradiction majeure court tout au long de l’Hagakure. Yamamoto Tsunetomo attribue à la nécessité, des qualités qu’elle ne peut avoir. De fait, il se situe à la perpendiculaire de penseurs politiques comme Sun Zu, Machiavel ou Hobbes qui ont réfléchit sur les conséquences d’un monde soumis à la nécessité et où un thème domine : à l’Etat de nécessité, la seule possibilité est de s’y soumettre, ce qui bien loin de « forger » un caractère noble, comme semble le penser Yamamoto Tsunemoto, légitime au contraire toutes les bassesses.

L’impératif d’un Etat ou d’un individu plongé dans un état de nécessité est d’assurer sa survie, c’est-à-dire sa victoire au dépend des autres. La moralité de l’action n’est donc pas sa bonté, mais celle de vaincre, et faire du sur-place c’est déjà perdre. Qui veut la fin, veut nécessairement les moyens.

Tout proche de Yamamoto Tsunetomo, Miyamoto Musashi une centaine d’années auparavant juge dans son Gorin no Sho que ce qui importe pour la classe samouraï, c’est la victoire : « vous vaincrez afin de vous attacher les hommes bons, vous vaincrez afin d’utiliser de nombreux hommes, vous vaincrez afin que votre conduite demeure juste, vous vaincrez afin de gouverner le pays, vous vaincrez afin de maintenir l’ordre dans le monde. »

Miyamoto Musashi dans ses combats personnels s’est toujours montré peu regardant sur les moyens d’obtenir la victoire. La mort est commune à toutes les classes : étudier la tactique (ou la stratégie) est par contre ce qui caractérise la classe samouraï pour Miyamoto Musashi, car son devoir est de gagner.

Yamamoto Tsunetomo fondateur des arts martiaux modernes ?

Yamamoto Tsunetomo attribue à la nécessité, des qualités qui ne peuvent au contraire ne s’épanouir que dans un monde en paix. Cette méprise découle de la tentative novatrice de refonder le bushido en-dehors de sa contingence guerrière.

Prisonnier de catégories de pensée guerrière dont il a hérité, Yamamoto Tsunetomo porte la mort et donc la nécessité comme juge ultime des âmes. Il établit un parallèle entre le guerrier qui par nécessité côtoie la mort au combat et l’administrateur dont l’attachement à son seigneur doit se prouver par le don de sa vie. Pour apporter cette preuve, il convient donc selon lui de se préparer à la mort de manière constante.

Yamamoto Tsunetomo est le premier à formuler – tout du moins par écrit – et à tirer les conséquences de la paix sur le bushido. A la nécessité de la guerre il faut, pour forger le samouraï nouveau, y substituer la force de la volonté.

Peu confiant dans ses contemporains, il veut appuyer cette volonté – forcément chancelante – sur le socle absolu de la mort et attribue à l’influence de la nécessité des qualités exactement contraires à celles qu’elle peut avoir.

Reste la nouveauté d’un renversement qui subsistera jusqu’à nos jours : l’entrainement sans relâche, la chasse de toute vanité. Le perfectionnement individuel devient la nouvelle frontière du bushido. L’ennemi objectif est supplanté par une volonté interne de perfectionnement.

Cette voie vers le perfectionnement n’est pas morbide. Le samouraï accompli connaît la valeur de l’instant présent et se montrera au contraire tout disposé à profiter pleinement de sa vie. Même si Yamamoto Tsunetomo se montre prudent tant il semble redouter une mauvaise interprétation de cette ligne de pensée.

La vie de l’homme ne dure qu’un instant éphémère ; l’homme devrait vivre sa vie en ne faisant que ce qui lui plaît. Dans cette vie passagère, il est pure folie de vouloir contraindre l’homme à s’en tenir à ce qu’il n’aime pas dans le seul but de le faire souffrir.
Bien sûr, si cette idée venait à être mal interprétée, cela pourrait avoir des conséquences désastreuses. C’est pourquoi, je l’ai toujours gardé pour moi, n’en parlant jamais à personne, et surtout pas aux plus jeunes.

Le rapport de Yamamoto Tsunetomo à la mort

A écrire sur la nécessité de se préparer à une mort de tous les instants, le lecteur fini par se demander si Yamamoto Tsunetomo aurait pu lui-même se hisser au niveau de ses propres exigences au moment fatidique.

Après tout, sa mort ne plaide pas pour lui : Yamamoto Tsunetomo est mort de vieillesse après s’être retiré dans un couvent à la disparition de son seigneur. Le seppuku rituel des serviteurs, auquel il aspirait, avait été interdit par un édit shogunal.

Mais nous pouvons nous demander si cette question n’a pas également hanté Yamamoto Tsunetomo toute sa vie. C’est en tout cas l’impression que laisse un passage du Hagakure qui met aux prises un samouraï – Ishii Jinzaemon – avec une condamnation à mort suite à un pari.

Ishii Jinzaemon ne résiste a aucun moment à la condamnation capitale, il annonce ainsi tranquillement que son « écart de conduite m’a conduit en prison, où j’attends mon exécution. » et de plaisanter sur fait que la gouttière de sa cellule soit barrée et que « les gens pensent qu’un samouraï dans ma situation pourrait être tenté de s’enfuir en se glissant par un trou ».

Arrive le jour de l’exécution où, s’adressant à son second, Ishii Jinzaemon expose pourtant ses craintes.

Alors que je me suis toujours montré fier et que je me suis fait remarquer par ma bravoure, je ne suis, en fait, qu’un lâche. Si je me conduis d’une manière ignoble pendant le seppuku, je veux que tu me portes rapidement le coup de grâce pour en finir avant que ma lâcheté ne l’emporte sur ma vantardise habituelle. J’ai entendu dire que le courage d’un homme vaillant ne se dément pas lorsqu’il est confronté à la mort. Mon calme ne m’a jamais quitté jusqu’à hier soir lorsque j’ai été amené ici. A mon grand regret, les choses ont changé maintenant. »

Il y a quelque chose de pratiquement impossible pour un lecteur moderne à se figurer la force nécessaire pour mettre soi-même fin à ses jours. Yamamoto Tsunetomo fait de son propre aveu de nombreux rêves sur sa mort.

Les rêves sont les manifestations de la vérité. Lorsqu’à diverses occasions, je rêvai que je mourais sur le champ de bataille ou que j’étais contraint à commettre seppuku, il m’a suffi de me secouer un peu pour que se ressaisisse mon esprit et qu’enfin mon rêve s’achève alors que je recouvrais tout mon courage.

Qui peut avancer qu’il aura jusqu’au dernier instant un courage exemplaire devant sa mort ? Et pour Jinzaemon ? De ce qu’en rapporte Yamamoto Tsunetomo, son attitude « fut exceptionnelle jusqu’au moment ultime ».

Référence Bibliographique

  • Yamamoto Tsunetomo, Josette Nickels-Grolier, Hagakure, éd. Budo, 4e édition 2012 (ISBN: 978-2-84617-097-0)

[1] Plus exactement, cette citation constitue la première phrase de la deuxième section du 1e volume.

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Ecrit par Nicolas Vilars le 21 avril 2013.
Catégorie(s) : opinion

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