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Le Gorin no Sho de Miyamoto Musashi

Je suis un samouraï né dans la province Harima et mon nom est Shimmen Musashi-no-kami, Fujiwara-no-genshin. Je suis âgé de 60 ans. J’ai prêté attention aux Voies de la tactique dès ma jeunesse et j’eus mon premier duel à l’âge de 13 ans.

Miyamoto Musashi dans l’introduction à son livre le Gorin no Sho

Contexte du Gorin no Sho de Miyamoto Musashi

Autoportrait de Miyamoto Musashi

Autoportrait de Miyamoto Musashi

Miyamoto Musashi, l’auteur du Gorin no Sho, est probablement le guerrier le plus célèbre du Japon. Musashi se présente comme un escrimeur d’exception, maître dans la Voie de la tactique. Il écrit avoir combattu dans une soixantaine de duels, et en être sorti toujours vainqueur.

La vie de Miyamoto Musashi reste cependant mal connue, malgré l’existence d’une biographie, le Niten-ki. Mais celle-ci, composée près de cent ans après la mort de Musashi, reste sujette à caution quant à son exactitude historique.

Originaire de la province de Harima, Miyamoto Musashi nait en 1584. L’origine supposée de son patronyme, Miyamoto, est intéressante. Son père était déjà bon escrimeur, et en récompense de ses services, son seigneur Shimmen Iganokami lui permet de porter son nom. Par la suite, le père de Musashi s’éloigne de son seigneur et s’installe dans le village de Miyamoto.

De ce village, Musashi en gardera son surnom, mais « Miyamoto » Musashi signe du nom de son père, Shimmen, son livre, le Gorin no Sho. Que dire du reste de la vie de Musashi, si ce n’est avant tout ce qu’il en dit lui-même ?

Jusqu’à la trentaine, Miyamoto voyage au travers le japon et se perfectionne, il combat alors à de nombreuses reprises. La trentaine venue, Miyamoto Musashi commence à réfléchir sur les raisons de ses victoires et décide « d’approfondir encore plus la Voie et […] de me forger matin et soir ». Enfin à la cinquantaine, « la Voie de la tactique s’est faite d’elle-même en moi ».

Dix ans plus tard, Miyamoto Musashi sent que sa vie touche à sa fin et écrit le Gorin no Sho. Il meurt deux ans plus tard, de maladie.

Deux éléments ressortent particulièrement du Gorin no Sho. Tout d’abord, il est indéniable que Musashi à une haute opinion de lui-même. Et il ne manque pas de persifler à l’endroit de ses pairs samouraïs que bien peu méritent leur rang.

Du Gorin no Sho transparait un personnage haut en couleur, imprévisible et visiblement très en-dehors des normes de l’époque : Musashi peut ainsi écrire tranquillement n’avoir «  aucun maître dans aucune discipline ».

Une telle confiance en soi, et son apparent manque d’humilité n’ont pas manqué d’attirer la suspicion sur le personnage. Ne cache-t-il pas quelques insincérités ?

La version « moderne » de la polémique court depuis les années 30 et démarre avec Noaki, un écrivain qui voit Musashi plus comme un « coup » marketing qu’un samouraï de premier rang. D’autres auteurs tel Shiba Ryotaro séparent le personnage, qu’ils estiment souvent un peu dérangé, de ses qualités d’homme d’épée.

Que peut-on en dire ? D’abord qu’il n’y a semble-t-il pas contestation sur le nombre de combats. Certains soulignent que la plupart des opposants à Musashi étaient des samouraïs sans renom. Mais le nombre impressionnant de victoires ne peut être que le fruit de la pure chance et démontre un sens aigu du combat. Parallèlement, les victoires mettent en relief la capacité de Musashi à évaluer avec justesse ses adversaires, une capacité qui, semble-t-il, ne peut aller de paire qu’avec un niveau exceptionnel dans la pratique.

Le deuxième élément saillant du Gorin no Sho, c’est son existence même. Les ouvrages d’école portant sur le sabre sont rares. L’influence du bouddhisme zen dont s’imprègne les écoles de sabre en est pour une bonne part responsable. Il ne fait pas sens de commettre un ouvrage alors que l’enseignement se base sur la transmission secrète maître – élève, l’intuition soudaine et le travail personnel.

De nombreuses écoles sont également sous la protection de daimyo qui n’encouragent pas – quant elles n’interdisent pas explicitement – la diffusion de l’école en-dehors de leur province. Toute chose qui n’encourage pas la composition d’ouvrages.

Pour Musashi, écrire un ouvrage comme le Gorin no Sho ne va donc pas de soi. Musashi n’a jamais trouvé de seigneur où il aurait pu mettre ses théories en pratique à large échelle. Est-ce la frustration de ne pas avoir eu l’audience que son école méritait qui pousse Musashi à coucher par écrit son expérience de la voie de la tactique ?

Mais il nous faut faire silence. Musashi, qui s’est installé dans une grotte du mont Kimpo, commence à rédiger son livre. « J’ai saisi mon pinceau à 4 heures et demi du matin, à l’aube du 10 octobre, et je commençai d’écrire. »

Présentation du Gorin no Sho

Pour tenir un sabre en main, il faut que : pouce et index soient consciemment souples, le majeur ne doit être ni crispé ni relâché, l’annulaire et l’auriculaire doivent être consciemment serrés. Il n’est pas bon que l’intérieur des mains soit lâche.

Le Gorin no Sho s’organise autour de 6 chapitres. Miyamoto Musashi explique d’abord brièvement sa vie et les motifs qui l’on guidé dans l’écriture de son livre. Puis il présente les principes de sa Voie ; avant de les illustrer au travers de techniques de sabre de son école ; puis des conseils plus généraux sur l’art de la guerre. Le cinquième chapitre présente les failles de diverses autres écoles. Le livre se termine par des considérations zen.

Gorin no Sho se traduit par « traité des cinq roues » ou « traité des cinq éléments ». Il s’agit d’une référence à la pensée bouddhique qui distingue les éléments terre, eau, feu, vent et vide (ou ciel). Ces 5 éléments forment un tout. Miyamoto Musashi s’en sert pour nommer ses chapitres du Gorin no Sho, outre une introduction.

De premier abord, le lecteur du Gorin no Sho est surpris par l’aspect pratique de l’ouvrage. Miyamoto Musashi n’hésite pas à formuler des considérations sur la tenue du sabre ou décrire longuement les 5 formes de base de son école, toutes choses assez loin de l’idée que l’on peut se faire d’un livre sur la tactique ou la stratégie.

Ensuite, le Gorin no Sho se construit autour de deux postulats surprenants pour un lecteur contemporain, mais importants, car au cœur de la réflexion de Miyamoto Musashi. Musashi affirme d’abord la position privilégiée du sabre comme « origine de la tactique ». Il postule ensuite une unité de principe entre le particulier (le duel) et le général (l’armée au combat).

Le sabre, origine de la tactique

[…] une raison particulière fait que le sabre est le seul qui appartienne à la Voie de la tactique : l’ordre est maintenu dans le monde et l’on se garde soi-même grâce à la vertu du sabre qui est ainsi l’origine de la tactique.

Cette phrase, relativement lapidaire, est la seule où Miyamoto Musashi explique pourquoi le sabre appartient « seul » et est à « l’origine de la tactique. » C’est visiblement suffisant pour Musashi. Mais pourquoi le sabre serait-il particulièrement adapté à la voie de la tactique ?

Miyamoto Musashi emploie le mot « hyoho » (ou « heiho ») lorsqu’il parle de tactique ou de stratégie selon les traductions. Mais les mots tactique et stratégie recouvrent imparfaitement la signification de « hyoho ».

Tactique et stratégie introduisent d’abord, pour un lecteur contemporain, des éléments « en plus », comme la distinction entre court terme et long terme ou une notion de différence entre les moyens d’emporter une bataille ou une guerre. Cette distinction n’existe pas dans le mot « hyoho ».

Hyoho a comme premier sens « méthodologie militaire ». Musashi le définit comme « moyen d’avoir l’avantage ». Il y a donc un sens martial, mais également celui de pratique. Pour Musashi le « hyoho » est également une « voie » (do ou michi) qui détermine la direction d’une vie, et qui nécessite un entraînement pour être pratiqué.

Qui dit pratique, dit également moyen pour pratiquer, c’est-à-dire ici une arme qui permet de se perfectionner dans le « hyoho ». Musashi insiste sur l’importance du sabre, car dit-il, même si ce n’est pas l’unique moyen de pratiquer la Voie, c’est le meilleur.

L’importance du sabre est d’abord symbolique : la phrase « l’ordre est maintenu dans le monde » a un sens martial, mais fait également référence au pouvoir impérial dont un des symboles est le sabre, à côté du miroir et du magatama.

Mais le sabre a également un intérêt pratique. Sa « vertu », nous dit Miyamoto Musashi est surtout « [que le sabre] convient en toute circonstance ». C’est-à-dire que le sabre s’adapte à tous les rythmes. Nous touchons là au thème central du Gorin no Sho, nous allons y revenir.

Mais si le sabre en est l’origine, la tactique la déborde, car précise Miyamoto Musashi, il ne faut pas confondre un moyen particulier avec le fait de tout connaître de la voie de la guerre :

[…] la tactique ne peut être bornée seulement à l’escrime. Si on la borne à l’escrime on ne peut même connaître l’escrime, et naturellement, on est inapte à la saisir sur un plan militaire plus large.

La fin de la phrase nous amène à un deuxième thème important du Gorin no Sho : la continuité entre l’escrime et la discipline militaire, au sens large.

Si l’on atteint à la vertu du sabre on peut, seul, vaincre dix personnes. Si l’on vainc, seul, dix personnes alors cent personnes vaincront mille personnes, mille personnes dix mille personnes. C’est pourquoi dans la tactique de notre école une personne ou dix mille personnes sont considérées comme une seule et même chose.

Mais est-il vraiment sûr que l’individuel et le collectif puissent être « une seule et même chose » et les principes identiques ?

L’unité de principe entre l’un et le multiple

Miyamoto Musashi revient à cinq reprises sur cette unité de principe entre le petit et le grand tout au long du Gorin no Sho. La notion devait donc être relativement hardi, y compris pour ses contemporains.

Musashi distingue deux niveaux de « hyoho », la « daibun no hyoho » et la « ichibun no hyoho ». C’est à dire la tactique pour l’individu et la tactique pour un groupe. Miyamoto Musashi offre directement assez peu d’explication sur cette unité de principe, et se contente de la présenter comme une évidence.

Miyamoto Musashi admet « [Qui’]il est difficile de changer de stratégie rapidement lorsqu’il s’agit d’une masse, alors que les actions d’une seule personne sont modifiables par une décision unique ; c’est pour cela qu’il est difficile d’en prévoir le détail. » (passage traduit de l’édition américaine par nos soins).

Mais cette différence ne doit pas masquer l’essentiel :

Dans ma tactique, on combat en risquant sa vie au cours de plusieurs combats, on discerne les deux principes de la vie et de la mort, on apprend la Voie du sabre, on jauge la force ou la faiblesse des coups de sabre de nos adversaires, on saisit bien la trajectoire du tranchant et du dos des sabres et ainsi forgé on devient capable d’abattre ses adversaires. […] De plus dans un combat où l’on risque sa vie, il arrive que l’on soit seul contre cinq ou dix adversaires. La tactique selon ma Voie doit connaître avec certitude le chemin de la victoire même en ce cas-là. En conséquence quelle différence dans le principe pourrait-il y avoir entre un combat à un contre dix et un combat à mille contre dix mille ?

A l’origine de cette unité, il y a une similitude dans la nécessité : si l’Etat ou l’individu veut se garder et vivre, ils doivent vaincre. A cette similitude de situation, Musashi ne trouve pas de différence à faire dans la méthode à employer pour vaincre.

Chercher les faiblesses de son adversaire, le manœuvrer, le prendre à contre pied, l’attirer sur un terrain désavantageux, s’être préparer à toutes les éventualités, savoir ne pas engager le combat, tout cela est du domaine de la tactique. Ces techniques, nous dit Miyamoto Musashi, sont similaires dans leur principe, peu importe la taille de l’armée ou du groupe.

Le véritable art de la guerre est atteint lorsque l’on sait quand appliquer toutes ces techniques afin d’avoir l’avantage, c’est-à-lorsque l’on a compris et maitrisé le rythme. Cette notion de « rythme » est le thème central du Gorin no Sho, la clé maîtresse pour vaincre et prospérer.

L’étude du rythme comme clé pour la réussite dans la voie de la tactique

En toute chose il y a rythme. Dans le cas particulier du rythme de la tactique on ne peut l’atteindre sans s’exercer.

Ce thème du rythme est repris dans tous les chapîtres du Gorin no Sho. Sa présence amène la victoire, son absence est la caractéristique de la défaite, de la mort. Pour Miyamoto Musashi, c’est sa capacité à maîtriser le rythme qui explique l’efficacité de ses techniques de sabre.

Miyamoto Musashi tenant deux bokken

Miyamoto Musashi tenant deux bokken

Ainsi, un long chapitre est ainsi consacré aux formes (kata) de base du Niten ichi ryu, l’école de Musashi. Cependant, comme le souligne le traducteur de l’édition américaine, un lecteur non averti n’a aucun moyen de deviner que Miyamoto Musashi décrit une école à deux sabres.

Cette spécificité est pourtant mentionnée à plusieurs reprises dans le Gorin no Sho car, souligne Musashi, toujours pragmatique : « Il est contraire à notre principe de mourir avec une arme inutilisée à notre côté. »

Cette liberté laissée au lecteur n’est-elle pas volontaire ? Une description trop précise du placement des sabres amènerait à une répétition stérile. Musashi, au contraire, cherche à insuffler la vie, la présence du moment, le rythme.

A l’inverse, la faiblesse des autres écoles vient d’un attachement fatal à tel ou tel mouvement ou arme, ou façon de faire qui si elle s’applique à quelques situations se révèlent nullement productive dans toute.

Musashi Miyamoto critique par exemple l’attachement à des positions de mise en « garde » pratiquées dans certaines écoles.

Se préoccuper trop de la garde du sabre est une grave erreur, car figer dans des règles de garde du sabre n’est applicable que lorsque l’on ne se trouve pas face à un adversaire. Etablir des règles parce que c’est la coutume depuis l’antiquité ou parce que c’est la mode aujourd’hui, n’a aucune valeur sur le chemin de la victoire ou de la perte. […] En toute chose garde signifie immobilité. […] Tandis que dans la Voie de la tactique, de la victoire ou de la perte, tout revient à essayer de prendre l’initiative, l’initiative à chaque pas.

Et rien de pire pour le rythme qu’une situation figée.

Séparer les quatre mains signifie que : lorsque votre adversaire et vous-même avez les mêmes idées, que vous êtes à égalité et que vous stagnez dans un piétinement, votre combat n’avance plus. Si vous vous trouvez dans cette situation, abandonnez vite votre intention première Enlevez la victoire par quelque autre moyen efficace.

Le rythme doit ne pas être figé, mais ne doit pas non plus être précipité ou en-dehors de son « tempo ». En fait il ne sert à rien d’être rapide :

L’action d’un expert semble lente, mais il ne s’écarte jamais du rythme. […] La précipitation est nuisible surtout dans la Voie de la tactique. […] Quant au sabre il est inutile qu’il tranche vite. Le sabre n’est pas comme un éventail ou un couteau. Si l’on veut trancher vite alors le sabre ne tranche pas du tout.

Le rythme s’applique à tous les domaines. En possédant la compréhension du rythme inhérent à toute chose, on peut ainsi en comprendre l’essence et par conséquent les maîtriser.

En toute chose il y a rythme. […] Dans tous les arts et techniques on ne peut aller contre le rythme. […] Plusieurs sortes de rythmes se remarquent dans la tactique. Il faut tout d’abord connaître le rythme concordant, puis comprendre quel est le rythme discordant. Il faut savoir discerner le rythme qui sied bien, le rythme à saisir selon l’occasion et le rythme contrariant, tous les rythmes qu’ils soient larges ou étroits, lents ou rapides, sont caractéristiques de la tactique.

Quelle place pour l’esprit face au rythme ?

Le rythme est donc une sorte de tyrannie contre lequel « on ne peut aller ». La tyrannie du rythme peut-elle être la tactique ? Et si c’était le cas, comment deux combattants maîtrisant également le rythme peuvent ils faire la différence ? Dans un passage au début du 3e chapitre, Miyamoto Musashi tente de répondre à cette interrogation.

Il note d’abord que pour progresser, il ne suffit pas de comprendre avec sa tête, mais « [qu’]il faut essayer d’adapter tout ce qui y est dit à notre propre corps » et Miyamoto Musashi d’exhorter à réfléchir « selon votre corps ».

Car le corps doit agir indépendamment de l’esprit. Le corps, tout entier plongé dans la bataille, agit et ré-agit sur un plan non-verbal. Si l’esprit essaye de s’impliquer, verbaliser alors il est derrière le corps. Si l’esprit dicte les mouvements à exécuter au corps, alors le corps sera derrière le combat. « Prêtez attention à l’esprit mais ne prêtez pas attention au corps. »

L’esprit constamment en alerte doit « agir tranquillement de façon que cette agitation ne s’arrête même un seul instant ». « Même si le corps est en position tranquille l’esprit, lui ne doit pas demeurer tranquille. Même si le corps agit très rapidement, l’esprit, quant à lui, ne doit pas du tout agir rapidement. »

Lors du combat, il revient au corps de s’adapter pour parer et porter des coups. L’esprit pour sa part doit percevoir tous les aspects de la situation, transmettre le but à atteindre et le changement de direction.

Cette clairvoyance de l’esprit n’est atteinte que par l’alliance de l’esprit et de la sagesse. La sagesse apporte de la matière à l’esprit via la connaissance de toutes choses et toutes voies. « Même au plus fort de la mêlée d’une bataille, il faut rechercher les vérités de la tactique et bien réfléchir afin d’atteindre l’esprit immobile. »

Miyamoto Musashi tuant un nue

Miyamoto Musahi tuant un nue, par Utagawa Kuniyoshi

Le principe d’un corps « agissant » et d’un esprit « immobile » s’applique parfaitement à l’armée, où le général ne va pas se mêler de gérer chacun de ses soldats, qui comme le corps, sont plongés dans le rythme de la bataille. Et comme le corps, les soldats doivent être bien entraîné afin de pouvoir correctement servir. De son côté le général bouge ses armées, prépare les renforts, prévoit la contre-offensive, jauge des faiblesses de l’ennemi, en adéquation avec sa compréhension de la situation et du plan de l’adversaire, toute chose qui amène la victoire.

Pareillement, qu’il nous soit permis ici de revenir en arrière au regard de ce que nous avons développé au sujet des différences entre le grand et le petit. Certes, Miyamoto Musashi concède une différence de temps entre le changement de stratégie pour une armée, « difficile », et celui d’un individu qui est le fruit d’« une décision unique ». Mais cette différence ne doit pas cacher la profonde unité dans la manière de fonctionner de l’armée et de l’individu : il revient à l’esprit / général de décider ; à son corps / aux soldats de se battre.

La maîtrise des rythmes est une des caractéristiques clés de la tactique. Elle serait presque suffisante, mais pour atteindre le stade ultime, il faut développer un état de conscience plein et complet, à savoir allier la sagesse – la connaissance de toute chose – à l’esprit qui va guider l’action et la faire aboutir à la victoire : il s’agit là de la Voie véritable. Cette alliance du corps et de l’esprit, Miyamoto Musashi s’y est appliquée toute sa vie : « J’ai appliqué les principes de la tactique à tous les domaines des arts. En conséquence, dans aucun domaine je n’ai de maître. »

Conclusion

Le Gorin no Sho de Miyamoto Musashi est un livre singulier. Miyamoto Musashi nous entraîne d’abord sur un terrain où la liberté humaine semble limitée. Le rythme, qui existe en « toute chose » s’impose à nous. Et afin de pouvoir cueillir la victoire il faut le maîtriser, c’est-à-dire le connaître et le pratiquer.

Il faut garder à l’esprit que la moralité du samouraï pour Miyamoto Musashi est de gagner ; celle du daimyo de préserver ses états.

De même, dans le domaine de la tactique appliquée à des masses d’individus vous vaincrez afin de vous attacher les hommes bons, vous vaincrez afin d’utiliser de nombreux hommes, vous vaincrez afin que votre conduite demeure juste, vous vaincrez afin de gouverner le pays, vous vaincrez afin de maintenir l’ordre dans le monde.

Miyamoto Musashi fait de la recherche de la victoire – et donc pas la mort, commune à tous – le principal différentiateur entre la classe samouraï et le reste de la société.

Les duels restés célèbres de Miyamoto Musashi illustrent amplement cette philosophie de l’action. Pour gagner il n’y a pas d’action immorale. Ce qui est immoral c’est de perdre. Fixer un rendez-vous pour y arriver en retard afin de déconcerter l’ennemi ; se fabriquer un bokken afin d’avoir plus d’allonge ; arriver en avance et prendre ses ennemis par surprise, tout cela est permis, voire une nécessité. L’objectif est de gagner, pas de faire un beau combat selon les règles. La cible doit nécessairement passer avant la forme.

Mais alors que la liberté humaine semble s’effacer devant la tyrannie du rythme, Miyamoto Musashi introduit le concept d’esprit et de sagesse. L’esprit ne doit pas rester collé au corps, mais atteindre un état de conscience qui lui permettra de s’extraire du monde sensible.

Cet état de conscience vide est la condition pour ne pas tomber esclave du rythme du monde ; c’est l’espace de la liberté humaine. Cette liberté, alliance de la sagesse et de l’esprit, au sein d’un corps ayant maîtrisé le rythme est le stade ultime d’une voie de la tactique maîtrisé. A cet individu plus rien n’est impossible.

Miyamoto Musashi revient au 6e chapitre du Gorin no Sho sur cette importance d’un état de conscience « vide ».

Les samouraïs doivent apprendre avec certitude la Voie de la tactique, avoir la maîtrise des autres arts martiaux, n’avoir plus aucun point obscur sur la Voie qu’ils doivent pratiquer, n’avoir plus aucun égarement d’esprit, ne jamais se relâcher à aucun moment, depuis le matin. Polir ces deux vertus : sagesse et volonté, aiguiser les deux fonctions de leurs yeux : voir et regarder, et ainsi n’avoir aucune ombre. Alors, les nuages de l’égarement se dissiperont, c’est là le vrai « vide ».

Connaissez l’Esprit ! Reposez-vous sur le domaine franchement juste ! Faites de l’Esprit réel la Voie ! Pratiquer largement la tactique ! Ne songez qu’à la justice, à la clarté et à la grandeur ! Faites du vide la Voie ! Et considérez la Voie comme « vide » !

Et de terminer son ouvrage sur ces considérations :

Dans le « vide » il y a le bien et non le mal. L’intelligence est « être ». Les principes sont « être ». Les voies sont « être ». Mais l’esprit est « vide ».

Enfin terminons, en remarquant, comme le souligne son traducteur français, que Miyamoto Musashi ne développe à aucun moment une pensée magique ou irrationnelle. Miyamoto Musashi développe une vision profondément cohérente.

Au départ, le samouraï doit vaincre car c’est sa raison d’être. De cette nécessité de vaincre découle l’importance de la tactique qui est le « moyen d’obtenir l’avantage ».

Or, l’une des caractéristiques des affaires humaines est le rythme. Le rythme, il faut donc maîtriser et dominer pour pouvoir progresser dans la tactique. Pour maîtriser il faut pratiquer « dans son corps » afin que celui-ci puisse se fondre dans le rythme.

Hotei regardant un combat de coqs

Hotei regardant un combat de coqs – oeuvre de Miyamoto Musashi

En outre, il n’y a pas un seul rythme, aussi convient-il de ne pas s’enfermer dans des certitudes, mais bien étudier et pouvoir s’adapter à tous les rythmes. De là vient l’intérêt du sabre qui « convient en toute circonstance », il est l’outil idéal pour se perfectionner dans la voie de la tactique.

Puis une fois le rythme totalement maîtrisé, l’esprit allié à la sagesse peut guider l’action et ainsi enlever la victoire à tout coup.

Miyamoto Musashi en écrivant le Gorin no Sho montre une profonde cohérence derrière un style jugé parfois déroutant. Est-ce de la maladresse ? Ou une dernière leçon à son lecteur sur la maîtrise du rythme et de la surprise dans l’écriture ?

Lire le Gorin no Sho

Pour réaliser cette fiche de lecture du Gorin no Sho je me suis appuyé sur deux traductions, l’une en français par Shibata, l’autre en anglais par Kenji Tokitsu.

La traduction française est élégante, mais manque parfois de précision. La traduction anglaise se veut plus proche du texte. Elle est complétée par un appareil conséquent de notes, très utiles et qui enrichissent considérablement la compréhension du texte.

Toutes les traductions présentées ici sont tirées de la version française du livre, sauf indication contraire.

Références Bibliographiques

  • Musashi Miyamoto, Maryse Shibata, Masumi Shibata, Traité des cinq roues : Gorin-no-sho, éd. Albin Michel, 1983 (ISBN: 978-2226-01852-6)
  • Miyamoto Musashi, Kenji Tokitsu, The Complete Book of Five Rings, éd. Shambhala, Londres, 2011
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Ecrit par Nicolas Vilars le 20 décembre 2012.
Catégorie(s) : opinion

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